Alors que je suis un tout jeune quinquagénaire, j’ai néanmoins assez vécu pour me retourner sur ce que j’aimais avant et que je déteste aujourd’hui. L’été.
Lors de mes années de la fin de mon adolescence à celles de jeune adulte, l’été était ma saison bénie. Je l’attendais avec tellement d’impatience. J'en rêvais. Il faut dire qu’à la fin des années 80 je profitais pleinement de mes deux mois de vacances estivales étant encore scolarisé. C’était pêche tous les jours. À chaque journée je pratiquais un parcours différent de la haute rivière d’Ain. J'allais de Conte à Châtillon avec ma petite voiture sans permis pour y capturer de très nombreux poissons. J’aurais pu bosser comme bon nombre de jeunes de mon âge mais l’appel journalier de la rivière était bien trop fort. Impossible d'y résister. Et puis j’arrivais quand même à faire un peu d’argent en faisant du guidage avec les clients de l’hôtel du Cerf de Pont-du-Navoy. Cet établissement était rempli d'une majorité de pêcheurs durant tout l'été. Une autre époque !
Quoi qu’il en soit, l’été était synonyme pour moi de pêche en nymphe à vue. Enfin ! Il fallait être patient dans ces années-là ! La rivière d’Ain avait alors un débit moyen plus soutenu au printemps et rares étaient les opportunités pour pêcher à vue avant l’été. Je me souviens de côtoyer de nombreux pêcheurs qui pratiquaient uniquement à l’eau forte au ver de terre. Ils pêchaient régulièrement. Imaginez de nos jours. Des eaux fortes durant la saison, il n’y en a plus ou presque. Je ne parle pas de petits coups d'eau de quelques mètres cube, non, je pense à de vraies crues aux eaux marrons. C’est pourquoi j’attendais l’été avec une immense envie. L’étiage (sain et non meurtrier comme ces dernières années) s’installait au fil des semaines des mois de juillet & août. Un étiage avec une eau qui restait froide. Je prends pour exemple que nous pêchions avec des waders néoprène. Aujourd’hui, même un respirant est trop chaud ! Au mieux, je mettais des cuissardes.
J’avais donc ce privilège de pouvoir pêcher à vue tous les jours de l’été. Il fallait malgré tout souvent composer avec les orages qui étaient très réguliers sur l’amont des bassins versants. Je basculais régulièrement d’un côté (l’Ain) ou de l’autre (la Saine) pour continuer à pêcher dans de bonnes conditions d’eau basse et claire. Quand je repense à toutes ces fois où j’ai maudit ces nombreux orages estivaux qui m’empêchaient de voir les truites et les ombres correctement (oui, c’était encore blindé d’ombres). Mon Dieu que tout a basculé. Nous vivions une époque de rêve sans forcément s’en rendre compte sur le moment. Tellement heureux de l'avoir vécu !
Depuis 2015, en mettant de côté l’exception 2021, les étés ont été plus ou moins meurtriers. Des étiages sévères et interminables avec une rivière d’Ain qui peut couler à moins d’un mètre cube/seconde. Une température de l'eau qui monte quasiment tous les ans au-delà des 20 degrés. Cette eau habituellement si claire peut finir par tourner en devenant opaque. Que dire des fonds totalement colmatés, saturés, ne ressemblant plus du tout à une gravière de galets où l'on voit évoluer les nombreuses formes de vie. Des truites qui crèvent où au mieux qui survivent en stationnant sur les froidières ici ou là (avant tout pour les plus expérimentées => encore une preuve qu’il faut absolument épargner les plus beaux sujets car eux savent ! Ils sont la mémoire de la rivière).
Moi qui aimais tant cette saison. Aujourd’hui, je ne peux plus la voir. Mais vraiment. Je passe deux fois par jour devant la rivière d’Ain pour aller au boulot. Je n’ose même plus tourner la tête pour la voir tellement cette vision de désastre me fait mal au ventre. Sans parler que je suis sans arrêt devant les prévisions météo en espérant un orage qui nous apporterait quelques millimètres de pluie si précieuse. En espérant des températures fraiches durant la nuit afin de stopper celles de la flotte qui montent en fin de journée au-delà des 22 ces derniers jours. C’est véritablement anxiogène cette situation, avec des degrés plus élevés selon son attachement au territoire. Que j'aimerais avoir uniquement comme soucis le choix de l'indice de crème solaire le plus adapté pour ma future séance de bronzette, la cuisson de ma viande sur le barbecue dominical ou encore l'idée de sortie du samedi soir. Sincèrement, tout serait beaucoup plus simple. Mais je n'y arrive plus. Je suis lié intimement à la rivière qui se situe en bas de la maison depuis plus de 40 ans et plus globalement au territoire à travers lequel elle s'écoule (vraiment peu en ce moment !). Impossible de ne pas y penser. C'est même tout le contraire. Cela me rend malade.
Ha l’été, cette saison que j’aimais tant ! Je l’ai aujourd’hui en horreur. J’aimerais basculer directement à fin septembre en un claquement de doigts. Je ne veux plus voir ma rivière dépérir, la forêt qui l’entoure sécher, les arbres crever, les truites sauvages disparaitre comme de nombreuses autres espèces.
L’été de ma jeunesse m’apportait des joies multiples et intenses, l’été nouvelle vague m’apporte colère et déprime. J’en étais amoureux, je le hais.

















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